François Cevert, à gauche, et Jackie Stewart : "J'avais décidé de prendre ma retraite fin 1973. Le titre mondial 1974 était pour lui" (copyright Archives AgrippA-media /// archives Elf /// DR)

François Cevert, à gauche, et Jackie Stewart : "J'avais décidé de prendre ma retraite fin 1973. Le titre mondial 1974 était pour lui"
(copyright Archives AgrippA-media /// archives Elf /// DR)

STEWART RACONTE CEVERT :
“FRANÇOIS, MON PETIT FRÈRE, MON AMI, MON FILS”

JACKIE STEWART EST UN MONUMENT DU SPORT AUTOMOBILE MONDIAL. SENSIBLE, INTELLIGENT, ÉLÉGANT -LE MOULE EST PEUT-ÊTRE CASSÉ. ET QUAND CET IMMENSE BONHOMME PARLE D'UN AUTRE GÉANT, IL LE FAIT À MOTS BEAUX ET PUISSANTS. JACKIE STEWART RACONTE FRANÇOIS CEVERT.

« Ce 6 octobre 1973, pour la première fois, François Cevert n’est pas rentré pas aux stands. Ce jour-là, il faisait beau. Mais subitement, j’ai eu l’impression que la nuit était tombée sur Watkins Glen et la F1. Et je me sentis vieux. François, mon petit frère, mon ami, mon fils, François était passé de l’autre côté. Un tour de qualification, un “s” très rapide, la Tyrrell qui s’envole et retombe à l’envers sur le rail. J’étais en piste moi aussi. Je me suis arrêté tout de suite. J’ai vu. Jamais je n’oublierai.

J’en avais refermé des valises de copains tués. J’en avais mis dans l’avion des cercueils plombés. J’en avais passé des coups de téléphone à des épouses et des parents pour leur dire qu’ils ne reverraient plus celui qu’ils aimaient. En 20 ans de carrière, ces gestes funestes m’étaient devenus familiers. Je les avais toujours exécutés sans désespoir. Un pilote panse les plaies de son cœur avec un étrange élixir, mélange  de courage, d’égoïsme et de philosophie, qui l’empêche de sombrer dans le chagrin à chaque drame. Mais ce soir là, ma fiole était vide. Ce soir-là, j’ai baissé les bras. Ce n’était pas un pilote de plus, c’était un pilote de trop. Et c’était François.

 

UN SAC QUE JE N’AI PAS PU REFERMER

 

Je n’ai pas pu aller au fond du garage de l’écurie Tyrrell rassembler ses affaires et boucler son sac. Je n’ai pas pu téléphoner à Paris. Helen, mon Helen, c’est elle qui a tout fait. La douleur la déchirait elle aussi, mais elle savait que cette épreuve m’était insoutenable.

A deux reprises, pour Jochen Rindt et pour Jim Clark, mes amis les plus chers, j’avais souffert. Mais pas autant que ça. Quand Jochen s’est tué, j’étais dans les stands. Pour Jimmy, je n’étais pas sur le même circuit. Mais ce 6 octobre, à Watkins Glen, j’étais là, au pied de la carcasse déchiquetée de la voiture… Abandon, sentiment de vide et d’injustice. Douleur absolue.

Jochen et Jimmy partis, mes parents décédés, il me restait Helen, les enfants et François. François parti, je perdais le dernier fil qui me retenait encore un peu sur les circuits. Au début de la saison, j’avais décidé que ce championnat 1973 serait le dernier de ma carrière. Au soir de Watkins Glen, je devais boucler mon centième Grand Prix. Et raccrocher mon casque après 3 titres mondiaux et 27 victoires -le record à l’époque-. A part Ken Tyrrell et le Pdg de Ford, je ne l’avais dit à personne. Pas même à Helen, pas même à François. Peut-être le devinait-il. Je le maternais tellement depuis quelques mois ! Dans mon esprit, tout était limpide. Nous étions compagnons d’écurie depuis trois saisons et il était mon héritier. Ken Tyrrell et moi avions été immédiatement impressionnés lorsque nous l’avions vu piloter pour la première fois en 1969 : rapide, agressif, spectaculaire, un pur talent. Il nous le fallait ! Restait à savoir si ce grand môme aux yeux bleus, cheveux longs, sourire éclatant, intelligent et cultivé, était capable de progresser, de lisser son pilotage pour devenir encore plus performant.

 

IL POUVAIT ME DOUBLER. IL NE L’A PAS FAIT.

 

Dès ses débuts à mes côtés chez Tyrrell en 1971, la réponse fut éclatante : non seulement il était presque aussi rapide que moi, mais il m’observait, m’écoutait, questionnait sans arrêt les ingénieurs, essayait mes réglages. A chaque tour il était plus rapide. François était mon dauphin désigné. L’avenir nous appartenait. Au fil de nos trois saisons, notre complicité était devenue totale. Nous travaillions ensembles, voyagions ensembles, nous partions en vacances ensembles. Je n’avais plus rien à lui apprendre. A Zolder, à Zandvoort, j’avais gagné mais il m’avait talonné. Au Nürburgring, il pouvait me doubler mais il était resté derrière moi. Il était physiquement au top de sa forme. Lui qui aimait la vie, qui aurait pu faire la fête sans arrêt, céder à toutes les tentations, était hyper-préparé. Comme le sont aujourd’hui les pilotes, mais comme aucun ne l’était à l’époque.

Pour couronner le tout, la Tyrrell 007 qui apparaîtrait en 1974 promettait d’être une belle et bonne monoplace -ce qu’elle fut-, et il était clair que François combinait talent et intelligence à un niveau auquel personne ne l’avait porté. Je parvenais encore à le battre, mais seulement grâce à ma plus grande expérience. Je n’allais pas le contenir longtemps. A 32 ans, ma retraite était bienvenue. Moi parti, il allait être le plus rapide et sa marge de progression était encore importante. Qui pour lui contester le titre mondial ? Personne. Il avait le talent, la tête et les jambes. Ken allait continuer sur les chemins du succès. La couronne passerait naturellement de ma tête sur la sienne. Quelle chance insolente nous avions. Les dieux étaient avec nous ! Mais les dieux nous l’ont enlevé…

Avec le recul, c’est vraiment comme ça que je ressens la disparition de François : un avertissement du ciel à de pauvres mortels. Comme si quelqu’un, là-haut, avait rompu cette belle harmonie pour nous dire : “Les bonheurs parfaits ne sont pas de ce monde, ne l’oubliez jamais…“.

 

SANS FRANÇOIS, JE NE POUVAIS PAS COURIR MON 100e GRAND PRIX

 

Le dimanche, lendemain de l’accident, pour honorer la mémoire de celui que nous aimions tant, par dignité, par respect pour ce talent, cette vigueur, cette jeunesse gâché, les portes du garage de l’écurie Tyrrell sont restées closes. La course est partie sans nous. Je n’ai pas couru mon 100e Grand Prix. Ma retraite devait être une fête, elle me laissera à jamais un goût amer dans la bouche.

Les bonheurs parfaits ne sont pas de ce monde…“, depuis tout ce temps, je médite avec mélancolie cette phrase prise je ne sais où. Ma peine s’est peu à peu atténuée sans disparaître tout à fait. Ken Tyrrell non plus n’a jamais oublié. Lui qui manifestait si peu ses sentiments a eu toute sa vie dans son portefeuille une photo de lui prise dans ce maudit virage.

En moi, la cicatrice ne se refermera jamais. A chaque fois que j’entends “La Pathétique” de Beethoven, que François jouait dès qu’un piano lui tombait sous les mains, j’ai la tristesse au bord des yeux. Et puis, chaque 6 octobre, j’ai le bourdon. J’envoie des fleurs à Jacqueline, sa sœur, l’épouse de Jean-Pierre Beltoise. Pour lui dire que je pense à François, mon petit frère, mon ami, mon fils. »

 

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